Machine Head - Catharsis

Machine Head - Catharsis

Machine Head – Catharsis

Une gigantesque chronique pour un gigantesque album…

 

            « Nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l'âme hors d'elle-même, remises d'aplomb comme si elles avaient pris un remède et une catharsis. »

            Autrement dit, entendre (ou voir) le déchaînement des passions humaines les plus violentes aurait la vertu de nous en libérer. Ce pourrait être la définition même des raisons pour lesquelles j’écoute, comme tant de mes semblables métalleux, une musique aussi brutale et sombre, alors que (ou plutôt : si bien que) je suis une femme pacifiste, équilibrée et pleine de joie. Pourtant, cette citation provient de La Politique d’Aristote, un philosophe grec d’environ 2300 ans avant Black Sabbath, qui n’a de métalleux que la barbe (quoi que).

            Catharsis : c’est aussi le titre du dernier album de Machine Head, sorti en ce mois de janvier 2018. Rien de tel que de confirmer mes intuitions littéraires et musicales les plus basiques pour me conquérir d’emblée.

            Il y a chez Machine Head cette force de ne pas céder à la facilité de la répétition mélodique, qui les rapproche de l’exigence de la musique classique. L’auditeur est forcé de s’accrocher, de faire effort, mais au moment même où il commence à abandonner, il est récompensé par une brutale mais séduisante familiarité. Qui plus est, cet opus est impressionnant par ses dimensions : pas moins de quinze titres, dont plus d’un franchit les six minutes.

            L’ouverture de l’album, « Volatile », est toute en puissance brute et sans concessions. La voix saturée de Robb Flynn s’y impose, notamment au travers de variations sur le mot-titre. Le second morceau, éponyme de l’album, nous éclaire sur la place de la catharsis dans la conception musicale du groupe : « The only thing keeping me sane / The music in my veins / And if these words are my fists / Can you feel my catharsis? » (« La seule chose qui me maintient sain d’esprit : / La musique dans mes veines / Et si ces mots sont mes poings / Est-ce que tu sens ma catharsis ? ») Les passages du morceau où ces paroles retentissent sont d’ailleurs, face au refrain un peu pâlot, les meilleurs – surtout le dernier –, mettant en œuvre ces montées en puissance de la rage contenue à l’explosion, dont est capable le vocaliste (comme sur l’excellent « Game over » du précédent opus). La suite confirmera aussi la capacité du groove metal* des Américains à absorber d’autres genres.

            En quatrième position, un « California Bleeding » musicalement efficace, suivi par un « Triple Beam » dont le chant rappelle le rap à la RATM*, mais avec un refrain aux accents metalcore*.

            C’est en sixième et septième position qu’interviennent mes coups de cœur. « Kaleidoscope » est magistral : après un début scandé par de simples battements de mains, l’énergie débordante du groupe explose, au travers de véritables cavalcades à la batterie, portées par une ligne mélodique franche ; à deux reprises (à 2mn et 2mn50), l’oreille est surprise par des passages planants, qui laissent entendre les cristallins sons synthé présents en arrière-plan sur tout le morceau, avant de connaître la montée en puissance, à nouveau, comme sur « Catharsis ». Le timbre rocailleux et profond de Robb est mis en valeur, alternant avec de captivants chuchotements.

            Le morceau suivant, très différent, est tout aussi fascinant. « Bastards » débute avec une douceur pleine d’originalité, grâce à de véritables gammes à la guitare, accompagnées d’un parlé-chanté presque hésitant, intime, qui s’avère touchant. En réalité, les paroles sont adressées à ses fils (« my sons »). Cela commence comme une ballade, puis, sans sauvagerie (contrairement à ce que laissait présager le titre), un rythme simple, qui n’est pas sans rappeler le punk, surtout lorsque les chœurs d’hommes s’en mêlent, vient durcir le très mélancolique morceau. « Don’t let the bastards grind you down » (« Ne laisse pas les salauds t’abattre ») sera le leitmotiv de l’album, qui est à envisager comme un tout très cohérent.

            On retiendra de « Hope Begets Hope » le morceau de bravoure que constitue son ouverture à la batterie, puis, quelques morceaux plus loin, « Behind a Mask », une quasi power ballad* qui fera sûrement grincer quelques dents métalliques, est à prendre comme une sorte d’interlude, avant que l’album ne reparte progressivement sur l’énergie originelle… avec l’excellent « Heavy Lies the Crown », au riff* vraiment… heavy*, pour le coup, et au solo de guitare décoiffant, sur une batterie à contretemps. Si le groupe n’a pas son pareil pour représenter la folie, comme dans « Psychotic » et ses respirations savamment douloureuses, on peut lui reprocher d’être un peu moins inventif sur ce morceau. Comme dans « Catharsis », les lyrics* évoquent cette crainte de « l’insanité » (« Fight to keep myself sane », « Je me bats pour rester sain d’esprit ») ; en treizième, « Grind you Down » (dont le titre reprend le leitmotiv de « Bastards »), du Machine Head caractéristique, a des airs de déjà entendu, mais le growl* supplémentaire en arrière-plan du pré-refrain apporte une touche de profondeur. La batterie est mise en valeur sur des passages musicaux plus thrash*, tout comme sur le rapide « Razorblade Smile » qui suit, où l’influence mélodique de l’« Overkill » de Motörhead* est évidente.

            L’opus se clôt sur « Eulogy » - à nouveau un terme issu du grec ancien, assez polysémique en anglais. Cet épilogue est fort mélancolique jusqu’à quatre minutes, sans percussions, puis un rythme lent, lourd, désespéré, très doom*, s’installe… Les paroles rappellent une fois de plus, en première personne cette fois : « Won’t let the bastards grind me down » (« Je ne laisserai pas les salauds m’abattre »). Les voix jouent sur une harmonieuse superposition de clair et d’éraillé.

            L’on reste sur une impression de rage contenue (ou d’abandon ?), au terme de l’album, là où le titre annonçait une libération. Y a-t-il un échec de la catharsis ? L’« Eulogy » final est-il à comprendre, non comme un éloge, mais comme un éloge funèbre, sens que revêt parfois le mot, comme le suggère son atmosphère, à l’image de l’artwork*, très sombre et sans espoir ? – hormis, tout de même, la présence tangible de cette belle réalisation.

 

 

*Lexique pour maman :

- groove metal : Sous-genre du métal qui joue sur les variations et le relief rythmiques et propose des paroles engagées.

- RATM : Rage Against The Machine, groupe phare de la fusion entre rap et métal, aux textes très engagés.

- metalcore : Sous-genre hybride de metal et de punk-hardcore, caractérisé par une simplicité mélodique et une alternance de chant clair et « screamé ».

- power ballad : ballade écrite par un groupe de métal, passage quasi obligé d’un grand nombre d’albums.

- riff : Motif musical qui est à la base d'un morceau de métal.

- heavy, en anglais : lourd.

- lyrics : texte, paroles d’une chanson.

- growl : chant saturé et guttural grave utilisé dans le métal (death notamment).

- thrash(-metal) : Sous-genre du metal, présent dès les années 80, caractérisé par sa rapidité, sa virtuosité et son agressivité brute (sans synthétiseurs, par exemple).

- Motörhead : l’un des groupes de métal (de « rock n’roll », disait son charismatique leader, Lemmy Kilmister, décédé fin 2015) les plus influents sur l’ensemble du genre.

- doom(-metal) : littéralement, sinistre ; sous-genre du métal présent dès les origines et caractérisé par la lenteur plombée de ses riffs et ses références à l’occulte, aux thèmes les plus lugubres.

- artwork : Création artistique illustrant un album.

Artwork de l'album

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